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"L'Excellence? C'est le désir de satisfaire les souhaites exprimés par le client et percevoir les attentes non-formulées qu'il pourrait avoir."
Bernd Pletschen, Acousticien en chef chez Mercedes-Benz |
Son oreille doit entendre tous les sons, même les plus discrets. Et il doit pouvoir tout décrire avec précision. A la tête d’une équipe de 170 personnes, Bernd Pletschen œuvre pour que chaque bruit produit par une Mercedes soit digne d’une voiture de grande classe.
Monsieur Pletschen, quel bruit la portière d’une voiture de luxe doit-elle faire quand on la ferme?
Le son doit être ferme. Nous parlons d’un bruit profond de claquement, qui rappelle un peu la fermeture d’un coffre-fort. Les sons graves, à basse fréquence, créent une sensation agréable. A l’inverse, même s’ils sont légers, les sons aigus donnent l’impression d’être discordants, parfois un peu stridents.
Comment un profane doit-il imaginer votre travail?
La définition des objectifs sonores et des valeurs cibles survient très tôt dans la conception d’un véhicule. Cela concerne notamment le bruit du moteur, du roulement ou de l’écoulement de l’air. Pour les valeurs cibles, nous utilisons la notion de niveau de pression acoustique, une grandeur physique qui donne une idée du volume sonore. Ce dernier ne détermine pas tout, comme dans une pièce de musique. La sonorité est aussi importante, mais le volume influence l’harmonie. Lorsque le véhicule roule à vitesse de croisière, nous ne voulons pas que le bruit du moteur parvienne au conducteur. Par contre, quand il accélère, l’automobiliste doit recevoir un retour sonore, afin de ressentir son action: j’accélère. Sinon, il aurait l’impression d’appuyer sur la pédale des gaz sans que rien ne se passe.
Ciblez-vous à chaque fois des publics différents?
Naturellement. Par exemple, des hommes d’affaires qui roulent en Classe S demandent un autre niveau de confort et de silence que des conducteurs de SLK, qui recherchent un comportement sportif. Un chef d’entreprise ne peut pas rouler de Stuttgart à Hambourg dans une voiture de sport, au son plus marqué, sans un certain état de tension. Durant ses loisirs, par contre, il appréciera des véhicules plus dynamiques, et donc plus émotionnels d’un point de vue de l’acoustique.
Chez Mercedes-Benz, de quoi êtes-vous particulièrement fier?
Nous sommes particulièrement fiers du sentiment de confort que nous avons créé dans l’habitacle au fil des ans, grâce à de nombreuses petites actions. Ce confort est perçu par les cinq sens, à chaque instant, dans chaque situation. Un exemple en est le bruit de portière typique de Mercedes-Benz, dont nous parlions tout à l’heure. Tous les autres constructeurs automobiles s’efforcent de créer un bruit similaire. Cependant, en raison des contraintes de réduction de poids ou d’émissions de CO2, c’est devenu un véritable défi.
Combien de composants interviennent dans votre travail?
Cela commence lors de la conception, par exemple avec le moteur. Dès le début, un moteur doit être conçu pour que ses caractéristiques vibratoires et acoustiques permettent de réduire ses émissions sonores. Sans cela, il sera très difficile de les atténuer dans l’habitacle. Le développement d’un moteur en tant que source sonore doit être entrepris très tôt, souvent des années avant que le véhicule ne soit mis sur le marché. Cette règle s’applique aussi à la carrosserie, qui agit comme une caisse de résonance. Dans une guitare, le son n’est pas produit par le corps, mais par le pincement des cordes. C’est la même chose avec la carrosserie: le moteur, les pneus, l’écoulement de l’air font vibrer la carrosserie et donnent naissance à des phénomènes acoustiques.
Peut-on apprendre l’acoustique automobile?
Il n’existe pas de cursus d’études spécialisé. Nos ingénieurs et physiciens sont soit des diplômés en construction de machines, pour le moteur ou le châssis, soit des acousticiens – cette formation existe - qui se sont ensuite spécialisés dans l’automobile. De nombreux acousticiens de mon équipe sont aussi musiciens et font partie de groupes ou d’orchestres.
Quelle est la qualité la plus importante chez un acousticien en chef?
La capacité de diriger une équipe d’individus. Il s’agit de donner des objectifs à ces spécialistes, mais aussi l’espace nécessaire pour que leur créativité et leur sensibilité s’expriment et, en fin de compte, pour qu’ils puissent juger par eux-mêmes.
Votre métier demande-t-il d’avoir l’oreille absolue?
Il est nécessaire d’avoir une ouïe suffisamment sensible pour reconnaître tous les sons présents dans un véhicule, ainsi que la faculté de décrire ces bruits.
Comment le travail se répartit-il entre l’ordinateur et l’oreille humaine?
L’électronique est très impliquée, ne serait-ce que dans le calcul des caractéristiques mécaniques et acoustiques du moteur, de la carrosserie et de l’ensemble du véhicule. L’informatique permet aussi d’isoler certains phénomènes sonores. Elle est, en outre, très présente sur les bancs d’essai, permettant alors de récolter des données physiques. Par contre, le jugement subjectif de bruits et de volumes sonores, ainsi que des vibrations qui leur sont associées, mobilisent fortement l’oreille humaine et la sensibilité tactile.
Une formation en physique ou en mathématiques est-elle importante pour votre travail?
Nous travaillons sur des phénomènes physiques complexes, qui exigent une solide formation scientifique et technique. La maîtrise des mathématiques est indispensable à la compréhension des mécanismes oscillatoires. Nos ingénieurs doivent absolument remplir cette condition. L’autre domaine que nous ne pouvons nous permettre de négliger est la psychoacoustique.
Cela rejoint-il les domaines de l’intuition et de la sensibilité?
Oui, exactement. Nous essayons de créer un lien entre les grandeurs mesurables et le ressenti subjectif des phénomènes acoustiques. Qu’un son soit énervant ou, à une fréquence et un volume proche, ressenti de manière agréable est du domaine de la psychoacoustique.
Deux individus peuvent ne pas être d’accord sur ce qui est agréable. Comment parvient-on à un son qui plaît à un large public?
D’une part, les personnes travaillant sur les différentes séries, avec qui nous définissons les objectifs en termes de son et de volume, connaissent très bien leur domaine et leur clientèle. Lorsque nous voulons introduire quelque chose d’entièrement nouveau, nous réalisons des tests auprès d’autres personnes, le plus souvent des clients. Nous les confrontons à ces sons et nous essayons de déterminer lesquels sont perçus comme harmonieux et agréables, en fonction de situations différentes.
Quelle est l’importance de l’acoustique dans une décision d’achat?
Le confort est traditionnellement une des principales qualités associées à la marque Mercedes-Benz. Cela englobe le confort de conduite, l’absence de vibrations et un environnement sonore de classe. Outre le style de la voiture, les bruits de fonctionnement et de manœuvre, tels que la commande des vitres, l’ajustement du volant et des sièges ou l’ouverture du toit, sont des critères décisifs d’achat. Il s’agit d’une première perception, acoustique, de la valeur du véhicule.
Certains clients ont-ils des désirs particuliers?
Dans le domaine de l’acoustique, les demandes individuelles sont rares; il peut s’agir, par exemple, d’un bruit sportif. Dans la mesure du possible, nous essayons de les satisfaire.
Dans une voiture, il y a deux alarmes qui énervent toujours: si l’on n’a pas bouclé sa ceinture de sécurité et si l’on a oublié d’éteindre les feux. Ces signaux doivent-ils vraiment être aussi désagréables?
Malheureusement, oui. Vous devez être légèrement agacé pour que ces alarmes jouent leur rôle. Lorsque l’on oublie d’éteindre les feux le soir, une batterie vide le lendemain est beaucoup plus énervante. Nous essayons de réaliser des signaux d’alerte qui soient efficaces, sans être trop pénétrants.
Quelle est la plus belle sonorité dans un véhicule?
Ancien chef de projet pour la série SL, je suis évidemment un peu orienté. Mais, le fait est que le bruit d’une SL 600 lorsqu’elle accélère est quelque chose de remarquable. La voiture dégage une puissance indomptable et sereine.
Etes-vous impliqué dans la conception d’une voiture dès le début?
Oui, nous sommes déjà étroitement associés aux phases de stratégie et de concept, afin de positionner le véhicule en termes de confort et de contribuer au développement des solutions nécessaires.
Quelles évolutions prévoyez-vous dans l’acoustique automobile?
Nous pensons que les exigences en termes de confort vont augmenter, dans la mesure où la plupart des pays limitent la vitesse et où la circulation va continuer de se densifier. Dès lors, le temps passé au volant devrait s’allonger. Nous voulons créer une impression de «comme chez soi». En outre, la thématique du CO2 demande de réduire le poids des véhicules, malgré des exigences acoustiques plus élevées. C’est un véritable défi. Je pense à des nouvelles technologies et des nouveaux matériaux, que nous utilisons tant pour l’insonorisation que pour réduire la transmission de sons.
Quelles sont les différences entre modèles successifs? Comment le développement s’oriente-t-il?
Lorsque nous développons un véhicule, nous repartons toujours à zéro. Naturellement, nous utilisons des évolutions de composants, systèmes ou technologies existants, que nous complétons avec des modules ou des ensembles nouveaux. Une des principales valeurs de la marque Mercedes est sa volonté d’être la meilleure en termes de confort. Outre l’observation de la concurrence, c’est cette volonté qui dicte nos orientations.
En quoi une Mercedes se différencie-t-elle d’un modèle concurrent? Les sous-traitants fournissant de nombreuses marques, n’y a-t-il pas un risque de dilution de l’image?
Les caractéristiques acoustiques d’une Mercedes sont fondamentalement différentes de celles des concurrents, dont l’image de marque n’est pas la même. J’aime comparer l’acoustique à l’ADN: individuel et unique. Notre but est de créer un sentiment de valeur et de solidité, une impression de «bienvenue à la maison» lorsque l’on monte dans le véhicule et de «comme chez soi» quand on roule. C’est pourquoi nous favorisons des sons sérieux et discrets. Virils, mais aussi sobres et sereins.
Une sonorité évolue-t-elle avec le temps? Comment pouvez-vous garantir qu’une Mercedes restera fidèle à elle-même?
La conception d’un véhicule comprend des études détaillées sur la durabilité à long terme. Durant cette phase, nous parcourons des millions de kilomètres pour tester sur la durée la stabilité des qualités des véhicules.
Les constructeurs automobiles sont très discrets sur les coûts de développement. A combien se monte la part dédiée à l’acoustique?
Chez Mercedes-Benz, dans l’ensemble de l’effort de conception, la part consacrée à la réduction des vibrations, à l’acoustique et au confort du véhicule est certainement de 10% à 15%.
L’attention apportée à l’acoustique ne concerne pas que l’automobile, mais aussi d’autres domaines, à l’instar du commerce avec des musiques de fond. Comment jugez-vous cette tendance?
Elle va se poursuivre. Il s’agit de permettre une expérience avec les cinq sens: l’odorat, le goût, le toucher, la vue et l’ouïe. La différentiation des produits est difficile, surtout dans la distribution alimentaire. Les entreprises essaient donc de créer une expérience sensorielle en utilisant le design acoustique.
Vous avez débuté votre carrière il y a 19 ans chez Mercedes-Benz, dans la sécurité en cas d’accident. Vous avez été parmi les premiers dans l’industrie automobile à faire des analyses sur le terrain. Pourquoi?
Je suis arrivé dans un service créé en 1969. Nous voulions savoir si les crash tests reproduisaient bien les accidents réels survenant sur la chaussée: les chocs que subissent les occupants d’une voiture lors d’un accident réel sont-ils comparables à ceux auxquels les mannequins sont soumis ou sont-ils d’une autre nature? Par la suite, le travail des ingénieurs de Mercedes-Benz a fortement influencé l’évolution de la réglementation en matière de sécurité.
Comment le niveau de sécurité actuel se compare-t-il à celui des années 1980?
Les voitures sont devenues beaucoup plus sûres, même les modèles compacts. Toutefois, j’ai vu récemment dans la presse les résultats d’un crash test qui était inquiétant. Je ne veux pas donner de nom, mais il faut être conscient qu’il subsiste sur le marché de très grandes différences.
Dans les années 1990, vous avez créé la Classe C Break. Vous aviez déclaré à l’époque que le plus difficile pour un designer est de sentir l’air du temps, afin qu’un modèle lancé cinq ans plus tard reste séduisant durant sept autres années. Qu’est-ce qui est nécessaire?
Nos designers sont des personnes qui peuvent percevoir les tendances, c’est-à-dire imaginer des formes nouvelles, même si elles ont peut-être l’air étrange, dans un premier temps. En particulier dans le cas de l’arrière de la Classe C, nous avons créé des lignes très intéressantes, qui ont beaucoup plu à des personnes attentives à l’art de vivre.
Pourquoi êtes-vous devenu acousticien en chef?
Après avoir dirigé le projet SL – on ne crée une voiture aussi formidable qu’une fois dans une vie –, j’ai recherché un autre défi. Je l’ai trouvé dans le domaine des vibrations et de l’acoustique. Pour moi, le confort d’un véhicule est très important. Et beaucoup peut encore être fait dans ce domaine.
Pourquoi l’acoustique automobile est-elle nécessaire? Lorsque la construction d’un véhicule est parfaite, celui-ci ne sonne-t-il pas nécessairement comme il le devrait?
Il s’agit d’un ajustement en finesse. Revenons à l’exemple d’une salle de concert et d’un orchestre: si l’on entend le son d’un violon ou d’une trompette, le paysage sonore est totalement différent. Dans les phases finales de la conception d’un véhicule, il est aussi nécessaire de créer une harmonie. La juxtaposition de très bons éléments ne produit pas automatiquement un très bon véhicule. Notre travail est de nous appuyer sur de nombreux éléments, bien adaptés les uns aux autres, pour créer, à la fin, une expérience acoustique globale.
Quelle est l’importance du travail d’équipe, pour que tout sonne comme voulu chez Mercedes-Benz?
Absolument indispensable. Comme dans un orchestre. Quand trois musiciens ne se comprennent pas, le résultat est discordant. Nous formulons des propositions que d’autres doivent mettre en œuvre. Si l’enthousiasme est là, le résultat est sensiblement meilleur.
Quels conseils donneriez-vous à un jeune ingénieur qui veut suivre votre voie?
Une solide formation universitaire, théorique, mais aussi pratique, est importante. Ensuite, il faut la compléter par une expérience dans l’industrie automobile et se confronter à la réalité de la gestion d’entreprise. Tout ce qui peut être réalisé techniquement n’est pas forcément défendable d’un point de vue économique. Le courage d’explorer de nouvelles voies et la ténacité sont aussi très importants.
Pouvez-vous vous asseoir dans une voiture sans prêter attention à son acoustique?
Non. Même ma famille est maintenant sensibilisée et regarde les choses de la même manière que moi.
Que signifie le concept «care»?
Cela signifie assumer la responsabilité et trouver des solutions aux problèmes de ceux dont j’ai décidé de m’occuper.
Qu’est-ce que la passion?
La passion, c’est l’enthousiasme pour ce que l’on fait. C’est une condition du succès.
Comment parvenez-vous à l’excellence?
L’Excellence, c’est le désir de satisfaire les souhaits exprimés par le client et percevoir les attentes non formulées qu’il pourrait avoir. Dans mon travail, l’Excellence consiste à veiller à ce que nos véhicules satisfassent toutes les exigences en termes de confort.
A quoi reconnaît-on une banque qui vise l’excellence ?
Exactement la même chose. S’occuper de chaque client et proposer les solutions très personnalisées répondant à ses exigences. Une banque d’Excellence doit satisfaire les besoins exprimés et deviner ceux qui pourraient être non formulés.